Comment rencontrer la mort a 14 ans - Etre fils de general

Publié le par Thulemin

        J’avais déjà parlé de comme j’avais été traumatisée d’apprendre que Min était le fils d’un des hauts généraux de Birmanie. Pour rappel, Min était en cours de Thaï avec moi jusqu’au 27 juin dernier. Et mercredi soir, on a fait un repas à 5 avec d’autres élèves. Min était là.

        Au détour d’une conversation, je lui demande s’il pense qu’il y aura des manifs le 8 août en Birmanie. Je me tourne vers les autres pour expliquer le pourquoi de ma question : le 8 août 1988 (8.8.88) ont eu lieu des manifestations monstres en Birmanie, brutalement réprimées par le régime. Le 8 août prochain, ça sera les 20 ans du massacre, un autre 8.8.8, une date symbolique.

        Et alors que je dis « il y a eu environ 3,000 morts », Min m’interrompt et dis « 300 ». Je le regarde et je me dit « merde, mes chiffres sont pas bons… Bah, après tout, il sait mieux que moi… »


        Non… Ca n’était pas 300 morts. Le 8 août 1988 et les quelques jours suivants, c’est 300,000 Birmans qui ont été tués par les Généraux. 300,000. J’avale toujours pas le chiffre.




            Et Min nous raconte son histoire…


            Son père était le Ministre des Ressources Naturelles et de l’Agriculture. Je ne crois pas me tromper en disant que c’est un des Ministères les plus importants du régime en Birmanie, et je ne peux pas m’empêcher de regarder Min avec des yeux incrédules. C’est le fils d’un gars dont vous pouvez trouver le nom dans les Encyclopédies sur internet.

        Et en tant que ministre, Monsieur Papa ramenait les papiers officiels à la maison, que Min pouvait feuilleter à sa guise. Il a lu les comptes-rendus détaillés de la répression de 1988. Le compte officiel est de 3,000. La réalité est de 300,000. Il ne nous a pas raconté les détails, on n’a pas osé poser trop de questions. Ses yeux brillaient déjà et voir un homme pleurer, c’est toujours prenant.




           En 1988, Min avait 14 ans. Est-ce qu’à 14 ans, on se rend compte d’à quel point c’est énorme, 300.000 morts ordonnés par ton père et ses amis ? Si les chiffres ne l’avait pas suffisamment marqué, les expériences des manifestations l’auraient fait.


            En août 1988, Min a reçu son premier pistolet. On a tous préféré penser que c’était juste pour de la défense, si jamais les manifestants pénétraient dans le complexe des Généraux, protégé par 3 régiments. Maintenant, avec le recul, je me dis que peut-être c’était aussi pour qu’il puisse participer à la répression. Je voudrais lui demander s’il a eu à l’utiliser, maintenant…

 

            Un jour des manifestations, Min a joué le parfait adolescent insouciant et est descendu dans la rue. Pas pour participer aux manifs, juste pour regarder, debout sur le trottoir, devant les manifestants. Pour se protéger des services secrets et ne pas se faire prendre en photo (les services secrets photographient toutes les manifs pour pister les gens après), il avait mis un vieux chapeau et des lunette de soleil.

            Ca n’a pas suffit. Un camarade de classe l’a reconnu et a hurlé « c’est le fils de Général X ». Il a eu juste le temps de pivoter et de s’enfuir à toutes jambes, pourchassé par une dizaine de manifestants. Sur la route vers le complexe des Généraux (près de chez Aung San Suu Kyi), il a sauté par-dessus les barrières des check points, où les gardes l’ont reconnu. Il a continué à courir et ne s’est pas retourné. Les coups de feu ont claqué derrière lui. On a pas demandé, on se doute tous que les manifestants se sont fait tués.

 

            J’essaye de m’imaginer, à 14 ans, sachant les atrocités que fait mon père. Sentant le métal froid d’un pistolet dans ma main. Sachant que si j’étais pas sorti comme un con dans la rue, 10 hommes seraient rentrés chez eux ce soir-là

 



            Min s’est fait enrôlé dans l’armée comme tout le monde. Il a passé tous les tests. A étudié 6 mois pour faire parti des services secrets. Et quand est venu le moment de tirer sur les cibles, Min a tiré… dans la cible d’à côté. Il en rigole encore, parce qu’il a fait un tir parfait, en plein centre, mais dans la cible du voisin. Ses yeux l’empêchaient de viser correctement.


            Le jour de l’examen, il a acheté des balles en rab au marché noir, pour avoir plus de chances de toucher sa cible. Je me demande si les instructeurs comptent le nombre de détonations… Toujours est-il qu’il a du le passer, parce qu’il s’est pas fait renvoyé. C’est lui-même qui a démissionné par après, sentant qu’il ne serait jamais bon à ça.

 

   

        En tant que « démissionnaire », Min s’est fait refusé l’inscription à l’université ainsi que dans les écoles. Fils de général ou pas, tu démissionnes de l’armée, tu es un sous-citoyen. Il a donc étudié pendant 4 ans pour obtenir ce qu’ils appellent un demi-diplôme, et est ensuite parti à Singapour étudier dans l’Intelligence des bâtiments : les détecteurs de mouvements (genre la lumière dans les toilettes ^^)


             Maintenant, dans sa maison de Rangoon, il y a des détecteurs à micro-ondes. C’est plus sophistiqué les lasers qu’on voit dans les films : les lasers tu peux marcher au-dessus, ramper en dessous etc. Les micro-ondes, elles envahissent l’espace, tu peux pas te cacher. Et Min de se plaindre qu’il y a beaucoup de chats errants près de chez lui et que l’alarme sonne trop souvent…

 



        Mais Min ne retourne pas en Birmanie. Il s’est mis à haïr ses amis d’adolescence, qui sont maintenant haut placés et ne font rien pour aider le peuple, de plus en plus pauvre. Ils dépensent 200.000$ pour une voiture et ne font rien pour aider les gens. Le mariage de la fille du général Than Shwe a coûté … 40 MILLIONS de dollars. Les vêtements étaient brodés d’or, sertis de rubis et d’autres conneries égoïstes d’un salaud qui a oublié c’était quoi d’être humain.

 

          Min détestait la KNU avant (Karen National Union, un mouvement de résistance). Mais, maintenant, si on va à Mae Sot… il peut nous faire rencontrer des commandants. Je suis full tentée. C’est étrange que lorsque je m’intéresse à ce sujet, j’ai autant d’opportunités qui s’ouvrent… Est-ce que je suis pas sensée faire quelque chose ?

 

            Min a bien essayé de s’associer à des mouvements de droits de l’homme de Birmanie. Mais de par son père et sa famille, les groupes se méfient de lui, voient en Min un homme du régime qui est là pour les espionner. Pour dénoncer les Birmans qui travaillent avec ces groupes. Alors ils ne lui font pas confiance, et Min ne peut pas faire grand-chose pour son pays (surtout qu’il est vraiment malade et qu’il va souvent à l’hôpital…) Alors qu’il a tellement de connaissances… C’est le genre de témoignage dont on a besoin…

 

        En tout cas… Pour que son histoire ne sombre pas dans l’oubli, voilà à quoi ça ressemblait d’être adolescent / fils de général en 1988.

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