Dans le genre "tête brûlée"

Publié le par Thulemin

         Cet article va m'attirer des froncements de sourcils et autres récriminations. Je sais, je sais. Je ne suis pas inconsciente, juste un peu téméraire. Un peu. Des fois. Mais je connaissais mieux la situation que vous, alors j'étais mieux à même de juger. Et puis c'était facile pour moi de déguerpir si je voyais qu'il y avait de la tension dans l'air ou si ça "sentait" mauvais. Je suis plutôt pas mal à sentir l'ambiance en générale.

         Bon, donc, qu'est-ce que j'ai fait de stupide  Oh, tout simple. J'ai rejoint les manifestants qui font le siège de la Maison du Gouvernement depuis 6 semaines, juste 2 jours après que des clashs avec la police aient fait deux morts. Ouais... Ca sonne vraiment inconscient, dit comme ça...




            Bon, mise en scène !

             Je viens de débarquer de Chiang Mai à BKK, il est 7h du matin, je dois attendre jusqu'à 16h pour voir Marie-Laure et partir à l'aéroport le lendemain matin. J'ai toute ma journée à occuper, mes amis Thaïs sont au boulot, je suis seule, et j'aime pas BKK. Et j'ai déjà fait les trucs touristiques. Et je veux pas passer 8h dans un café...

             Donc il faut que je fasse quelque chose, non ?




               Au niveau politique, voilà quelle était la situation :

- l'ancien PM (premier ministre) Thaksin était réfugié en Angleterre.
- son successeur Samak avait été forcé de démissionné pour avoir été employé par un TV show
- le nouveau PM, Sonchai, était critiqué par le PAD (People's Alliance for Democracy).
- le PAD faisait le siège de la maison du gouvernement depuis 6 semaines. Les troubles sont cantonnés à un pâté de maisons, le reste de la capitale ne voit rien, n'entend rien. Je ne parle même pas du reste du pays !

- le mardi, les manifestants s'étaient dirigés vers le Parlement, la police avait répondu avec des gaz lacrymo, il y a eu des explosions (le PAD dit que la police a jeté des grenades, la police dit que les manifestants avaient des bombes sur eux). Résultats : 2 morts, des amputés, beaucoup de brûlures.

- le pays est sous le choc, la police reçoit l'interdiction d'utiliser des gaz lacrymo de nouveau.




              Mon plan était :

- aller voir dans le quartier en question, voir quelles rues étaient bloquées. Voir si il y avait vraiment des policiers partout, ou l'armée, ou voir si on voyait des restes des émeutes du mardi.

- voir si je voyais des manifestants traîner dans la rue

- voir si je pouvais apercevoir la Maison du Gouvernement, de loin




            Au final...

            Depuis le bus, je vois l'armée dans la rue, en train de discuter les ordres de la journée peut-être. La police bloque la rue où avaient eu lieu les clash, impossible d'y aller pour moi. Des Thaïs y vont et viennent mais je suppose qu'ils habitent cette rue-là. Bon, ben... Je verrai rien de près.



            Je marche un peu et là j'arrive le long d'un canal. A ma gauche, des pneus barrent la route et laissent juste la place pour une voiture de passer. Dis donc... C'est pas l'entrée du camp des manifestants, ça ? Je sors mon appareil photo...



             Je regarde plus loin sur la rue, un écran de baches plastiques fait comme un mur, avec juste la place pour une voiture au milieu, de nouveau. Je m'avance lentement, je m'attends à ce que quelqu'un me dise de faire demi-tour d'une seconde à l'autre. Mais rien. Je passe l'ouverture. Personne. A ma gauche, des rangées de chaises et un arsenal de protection...


           Je dois quand même vous avouez que j'étais
1/ super impressionnée par le décor "camp retranché"
2/ totalement perplexe que personne m'ait arrêté
3/ légèrement tendue à l'idée de où j'étais, les sens en alerte et tout.

          J'avoue que les chaises au-dessus, c'était une sacrée entrée en scène... Je suis rentrée par l'entrée la plus effrayante... En même temps, je savais même pas où était exactement la maison du gouvernement alors trouver l'entrée la plus paisible du camp...

           Là, j'étais à hésiter puis j'ai vu un jeune genre étudiant qui se baladait et qui m'a fait un grand sourire, genre total décontracté, no problem, la vie est belle. Ca m'a mis en confiance et j'ai continué mon chemin.

           Sur la route - camp, les trottoirs ont été recyclés en camping, les gens ont posé des bâches pour se faire des mini-maisons. Il y a des couvertures, des ventilateurs, des télés, des matelas tressés... Mais presque personne. Ils sont où ? Au boulot ? Au centre du camp ? Tous arrêtés par la police ?


Parce que l'ethnie musulmane du Sud de la Thailande est celle qui a souffert le plus sous le gouvernement de Thaksin. Sur les 10,000 personnes à la maison du gouvernement, plus de 2000 venait du Sud.


           Je continue mon chemin. Je commence à croiser des gens. Ils me regardent d'un air surpris mais un peu indifférent. J'ai totalement le droit d'être là, apparemment. Certains me font des grands sourires. Je sais pas du tout où je suis en train d'aller. Je tourne à gauche dans une rue et m'enfonce un peu plus dans le camp.

           Des commerces commencent à apparaître. On vend de tout. Des clap-clap (le symbole des manifestants, une sorte d'applaudisseur automatique), des tee-shirts avec des slogans politiques, des souvenirs des manifestations, de la bouffe, des posters... C'est bien Thai, ça, de tirer parti de toute situation ! ^^;


Un des leaders du PAD en train de signer le bandana d'un manifestant

Et y'a même des visites guidées -____- Tout va bien...


            Un des traits des manifestations est aussi que des "sponsors" donnent de l'argent et les manifestants ont donc eau et bouffe gratuitement. Partout dans les rues, on voit d'énormes piles de bouteilles d'eau, où tout le monde peut venir se servir. Evidemment, il y a des pauvres qui en profitent, même sans savoir pour quoi le PAD se bat...

Avec une des innombrables images du hautement respecté roi de Thaïlande


             Ca commence à grouiller de monde. Je croise un autre Occidental, avec un appareil photo de malade. Un journaliste. Il a l'air à l'aise, je me détend encore plus. Les gens continuent à me sourire ou à me regarder avec un air de "mais qu'est-ce qu'elle fout là ??" (qui est aussi ce que je me demandais, à vrai dire)

             Nouvelle rue. Les stands se remplissent de caricatures contre le gouvernement et de slogans en Thai ou non, pour dénoncer les injustices, la corruption, les abus de pouvoir. L'art contestataire version Thaï...




Thaksin et sa femme
Les pieds étant la partie la plus sale du corps, c'est insultant de pointer quelqu'un du pied ou de toucher quelque chose avec son pied. D'où l'idée du paillasson...


           Et puis là j'entends un grand tumulte. Des centaines de clap-clap agités avec frénésie pour ponctuer les moments forts d'un discours lancé par des hautes figures du PAD. Mes pas m'ont menés à l'entrée de la Maison du Gouvernement, au coeur du camp retranché. J'hésite, je regarde, les gars qui font l'ordre à l'entrée de la maison me font signe que tout est ok. Me voilà dans la place...


            Ici encore, ambiance festival des Vieilles Charrues. Les camions-toilettes. La lessive à sécher sur les buissons. Des mini-tentes de secours avec des médecins. Des gardes pour faire respecter l'ordre parmi les manifestants. Les files d'attente aux cantines. Les gamins allongés sur leur paillasse qui lisent leur manga dans l'indifférence générale. Les peintures sur les figures...



La tente des premiers secours et autres médicaments




               Les gens portent du jaune de partout. C'est la couleur du roi et c'est pour montrer que le PAD supporte la monarchie, à l'encontre des Thaksiniens qu'ils accusent d'être républicains - et qui sont eux en rouge. Sortez vos pions, qui gagnera, des rouges ou des jaunes ?




Un mini clap-clap en pendentif
C'est constitué de 3 paumes qui claquent les unes contre les autres

Des gens de Lamphun (30km de Chiang Mai) adorables, qui ont veillé pendant 12h sur mon sac
Et évidemment, je m'étais mise aux couleurs locales...


Un des multiples journalistes qui m'a pris en photo "à mon insu"

Clap clap clap !!!


                   Je me suis donc assise sur les marches d'entrée du bâtiment en lui-même, tout en me faisant la réflexion que le gouvernement montait encore ces marches il y a 2 mois de ça. Impression bizarre. En France, le bâtiment aurait été vandalisé en 3 jours et la police serait intervenue. Ici, les manifestants eux-mêmes ont mis des chaînes pour empêcher les gens de rentrer dans le bâtiment et de fouiller dans les affaires du gouvernement.

                Des gens viennent me parler, m'offrir des bouteilles d'eau ou de coca ou un sac de riz. Je rencontre des gens de Lamphun qui restent à écouter les discours toute la journée sans bouger de leur location, alors ils me proposent de garder mon sac. Ca faisait 10min que je parlais avec eux mais le feeling passait bien, mon sac faisait 10kg... J'ai dit ok, je suis partie me promener tout en gardant un oeil sur eux. Mon sac était à leur pied, ils n'y prêtaient aucune attention suspecte et applaudissaient le discours comme tout le monde. Mon sac a fini par rester toute la journée avec eux, moi passant régulièrement vérifier que ça les emmerdait pas.


                J'ai discuté avec des gens de tous les coins de Thaïlande. J'ai rigolé avec des gens qui parlaient de moi à côté de moi sans savoir que je comprenais quelques mots de Thaï. J'ai du me défendre et dire que, oui, je savais pour quoi ils se battaient et que, oui, j'étais d'accord que Thaksin devait être présenté à la justice du pays. Beaucoup me voyaient comme une simple touriste égarée qui rentre dans un trip qu'elle ne connaît pas.

                 Je me suis faite prendre en photo de partout. Je pense que le lendemain, il y a du avoir une photo de moi dans un journal parce que trop de gars avec des sacrés appareils photos m'ont immortalisé. Si ça me pose des difficultés pour renouveller mon visa, tant pis, j'irai en Malaisie...



                J'ai essayé d'écouter les discours mais c'était barbant de rien comprendre... Ils avaien cette scène où 4 personnes faisaient des discours politiques - un peu de l'embrigadement, pas mal de propagande, le tout saupoudré de quelques bonnes idées politiques et de pas mal de mauvaises. Sur un échafaudage, une équipe télé enregistrait le tout et transmettait sur une chaîne spécial PAD qui était diffusé sur toutes les télés du camp.



La foule en délire...

Un des leaders vient d'être libéré par la police et fait une annonce, suivie par des milliers de manifestants

 
              Mais au milieu de l'ambiance festivale façon décontractée, il y avait des articles de presse placardés aux endroits de rassemblement. C'est la première que je vois une jambe déchiquetée. Maintenant je sais à quoi ça ressemble d'avoir le molet qui s'arrête à un endroit, avec le pied qui traîne 1m plus loin. Photos non floutées, non censurées, de deux jours plus tôt.
              Dans la foule, on voyait quelques bandages, résultats des acrochages. Et si la violence ne flottait pas dans l'air, on en voyait les signes...

Un bouclier et un casque volé à la police - trophés de guerre version PAD

Une des entrées du camp, fils barbelés et zones de no-man-land

La même entrée, avec les gardes qui fouillent les sacs pour vérifier que tu n'apportes pas d'armes
Mais les bâtons et les casques traînent un peu partout...



                  Je suis arrivée à 10h, j'en suis repartie à 22h. Douze heures à visiter l'Histoire, avec une des plus grosses crises politiques de la Thaïlande moderne. Marie-Laure m'a rejoint vers 19h, on a continué à faire du shopping militantiste, à prendre des photos et discuter. Puis on est parties directement à l'aéroport où on a dormi pour attendre notre vol du lendemain matin.
                  Beaucoup de gens nous ont proposé de rester dormir dans leur abris, de partager leur matelas, leur repas, leur tente. Mais non... Autant la journée tout va bien, autant la nuit ça a l'air un peu plus menaçant. Et puis l'avion était tôt alors ça évitait de se poser trop de questions...


                   Oui c'était un peu "tête brûlée" de ma part. Mais je ne regrette absolument pas d'y être allée !

Publié dans Thailande

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Dad 29/10/2008 09:31

Quand tout se termine bien, c'est une expérience valable mais à la télé française, les quelques images du JT étaint plus violentes que les scènes que tu as vécu. Bisous.

Thulemin 29/10/2008 11:29


Oui, c'est un peu comme en 2006 quand les voitures brûlaient la nuit en France... Les télés américaines montraient Lyon en Suisse et Toulouse en Espagne et faisaient croire que la France entière
était à feu et à sang, que les touristes Américains risquaient leur vie en y allant.

Les médias ? Mais faut faire de l'audimat, c'est tout ce qui compte... Forcément qu'ils vont pas montrer les gens qui sont heureux, ça fait pas pleurer les gens devant leur télé alors ça sert à
quoi ?
J'ai pas dit que c'était tout rose, je les ai vu les images aussi et y'a eu des moments violents. Mais 1/ C'était des moments. et 2/ c'était localisé sur une rue. Avec ce genre de violence, c'est
facile de ne pas être en danger...